Une vision sensible du pouvoir d’agir chez le jeune travailleur en quête d’insertion

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Anne St-Pierre, directrice générale, CJE Hochelaga-Maisonneuve

Anne St-Pierre œuvre en employabilité dans le quartier depuis plus de 35 ans. Aujourd’hui directrice du Carrefour-Jeunesse Emploi Hochelaga-Maisonneuve, elle a croisé les trois fondateurs du Boulot vers au moment de la création de l’organisme, en 1983.

Ainsi, Patrice, Guy et plus particulièrement Élise ont travaillé avec Emploi Jeunesse — là où Anne évoluait — de façon à mieux articuler ce qu’on va appeler l’employabilité, terme émergeant, à l’époque.

En effet, dans les années 1980, en tant qu’intervenante, Anne positionne ses actions dans un cadre plus large que clinique. « On arrête de penser que les jeunes (sans emploi) sont en difficultés personnelles, on parle plutôt de difficultés fonctionnelles, explique-t-elle. On cherche à soutenir les jeunes non pas parce qu’ils sont « malades », mais plutôt pour protéger leurs acquis — les portes du travail leur étant fermées — et maintenir leur force de travail, en favorisant notamment l’interface avec les employeurs.

« Dans cette perspective, l’entreprise d’insertion va s’adresser à sa clientèle comme à des personnes qui veulent produire, travailler, donner un résultat, faire un produit fini. C’est ce que Le Boulot vers… va instaurer et qui va devenir un modèle d’insertion reconnu au Québec. »

Et la pratique modulera ce modèle vivant, qui évoluera pour servir des clientèles « vulnérables » : il s’agit alors de renforcer les capacités de prise en charge citoyenne, il s’agit d’empowerment.

Pour Anne St-Pierre, qui n’a cessé de travailler avec l’entreprise d’économie sociale au fil de toutes ses années d’activités, Le Boulot vers… constitue une référence incontournable. « L’organisme a une forte présence auprès de sa clientèle d’abord, des autres organismes, ensuite. Il a favorisé les alliances. »

Anne rappelle que Le Boulot vers… a grandement contribué à la création et à l’animation de la Table de concertation Jeunesse Hochelaga-Maisonneuve, parmi les plus anciennes à Montréal. « L’équipe d’insertion a une vision humaine du jeune travailleur, elle ne le voit pas seulement travailler, mais aussi vivre, avoir des besoins périphériques qui peuvent l’encourager dans la persévérance : un bon logement, des gens en appui psycho-social, des loisirs, des sports, du soutien alimentaire.

« Entreprise de conviction, Le Boulot vers… aspire à créer un milieu de travail correspondant aux besoins d’affranchissement et d’excellence de sa clientèle. C’est le plus beau cadeau qu’on peut faire à une clientèle vulnérable, désireuse tout autant que les autres d’accéder au marché de l’emploi ! »

À Anne comme aux autres rencontrés en entrevues, nous demandons quel message livrer aux jeunes qui hésitent à frapper à la porte du Boulot vers ?

« Au CJE, nous travaillons beaucoup sur le développement du pouvoir d’agir.

« Toi qui marches, reconnais et accueille ton intuition dans le mouvement. Je monte ces marches, je franchis ce seuil. Je cherche une réponse, et j’accepte de la recevoir.

« On a peu de contrôle sur ce qui fait l’élan vers la porte. Est-ce la référence qui a précédé, ou plutôt le désir personnel ? Oui, la personne qui se présente a entendu parler de notre organisation, mais c’est quand même elle qui a fait le chemin pour se rendre. Elle n’est pas une victime. C’est une personne qui, quelque part en elle, soupçonne qu’elle a besoin de soutien.

« Je dis souvent : il y a toujours quelqu’un ou un événement qui nous a aidé à forger notre autonomie. » Se faire confiance ? Faire confiance à quelque chose qui se passe à l’intérieur ? « Le Boulot vers…, dans sa conception de l’insertion, donne l’opportunité à la personne de bouger, d’agir ; à partir de là, c’est la personne elle-même qui œuvre. »

Chercher en soi et autour de soi, choisir

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Marialys Chagnon, stagiaire au Boulot Vers en 1998

À 20 ans, Marialys sort d’un programme d’emploi pour les jeunes, Service Jeunesse Canada, où elle a pu identifier chez elle des habiletés au travail manuel ; puis, une consultation au Carrefour Jeunesse-Emploi (CJE) la conduit au Boulot vers.

Nous sommes en 1998. Marialys raconte les premiers temps de son stage : « Je me souviens. Je n’avais pas l’habitude de travailler de mes mains. C’était intimidant, l’atelier avec ses appareils et ses machines. Je bricolais déjà, mais utiliser de la machinerie, c’était une autre histoire ! Ça s’est bien fait. J’ai été à l’aise rapidement.

« J’ai tout appris. J’ai acquis un intérêt vraiment fort : partir d’un matériau brut pour en arriver à un produit fini. C’est un processus intéressant, valorisant. J’ai réalisé aussi que j’avais plus de leadership que j’imaginais, je ne me voyais pas comme ça. On m’a confié un poste de chef d’atelier, ce qui impliquait des responsabilités supplémentaires.

« Au Boulot vers, j’ai développé des aptitudes manuelles, artistiques, sociales. J’ai accru ma confiance en soi. Être capable d’identifier ses forces pour convaincre un employeur, ça facilite la communication, quand on approche le marché du travail.

« J’ai tellement aimé le domaine qu’en 2000-2001, j’ai décroché un diplôme d’études professionnelles (DEP) en ébénisterie à l’École des métiers du meuble de Montréal. J’ai poursuivi, à mon compte et avec des artisans. J’ai fabriqué des décors pour expositions, j’ai monté des projets, dont un, en équipe, dont je suis très fière : les décors de la Maison des contes et légendes de Lavaltrie.

« Du Boulot vers, 20 ans plus tard, j’ai le souvenir de personnes présentes, à l’écoute, qui nous accueillaient sans nous juger. Je me souviens que le contact était facile avec les intervenants du Boulot vers. » Ces personnes ont stimulé chez Marialys des qualités en elle qu’elle découvrait, en quelque sorte.

« Comme jeunes, on finit l’école secondaire en se disant surtout « je suis arrivée à passer au travers ». On n’est pas nécessairement aiguillée, et ce n’est donc pas facile de savoir où on souhaite s’en aller, qu’est-ce qui nous intéresse ? On nous invite à poursuivre des études post secondaires sans vraiment savoir quels sont nos intérêts, nos aptitudes. Sans avoir réellement essayé quoi que ce soit. Boulot vers m’a permis d’aller chercher ça. »

Disposer d’un espace où on peut regarder, en soi et autour de soi, et pouvoir se dire : « je prends cette direction-là, ça me ressemble ». « Mon stage au Boulot vers a donné le ton pour ce qui a suivi, en ce qui a trait à l’insertion en emploi. J’ai pris conscience de mes intérêts pour la conception, la créativité. Je me suis sentie accueillie, supportée à une époque difficile de la vie où on ne sait pas trop où on va… J’ai vécu l’appartenance à une entreprise, à un groupe. Ça me manquait, à l’époque, je ne l’avais pas trouvée à l’école. L’expérience m’a fait grandir d’une façon déterminante. »

Maman monoparentale d’un fils qui aura 10 ans bientôt, Marialys trouve quand même difficile la conciliation travail, famille, études, vie personnelle. « Récemment, j’ai fait un retour aux études pour me parfaire : je suis finissante en technique de design intérieur. Ça me permet de toucher à toutes sortes d’aspects techniques et créatifs : planification d’aménagements, architecture, ergonomie, anthropométrie, spécificité des matériaux, histoire de l’art, des notions qui bonifient mon bagage et qui m’amènent plus loin.

« En ce moment où j’étudie et je ne travaille pas comme artisane, je continue à fabriquer des meubles. Je termine présentement un meuble de cuisine sur mesure avec peu de moyens, mais j’y mets mon temps et tout mon cœur, et ça donne de beaux résultats. L’ébénisterie est en moi. Quand je rêve, je me vois peut-être enseigner. Je me vois dans une maison avec un garage où tous mes outils seront bien installés, pour me permettre de faire de l’ébénisterie, fabriquer des meubles (à mon compte). »

Être soutenu dans l’affirmation de ce qu’on est

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Joël Vaudeville, stagiaire au Boulot vers, mars 2016

Avec tout juste un secondaire 1 complété, Joël s’est présenté au Boulot vers à la suite de la recommandation de son père, lui-même ancien stagiaire en 199X.

À 22 ans, il se retrouve dans un passage à vide. Il a eu des emplois de courte durée, interrompus souvent pour des raisons de réduction du nombre d’heures de travail, suspension pour blessures, réembauche non tenue, mise à pied, etc. Il s’agit de périodes relativement longues sans travail ni rémunérations.

C’est alors qu’il envisage faire une demande d’aide sociale, et dans cette foulée, suit la recommandation de son père (soutenue par sa mère, Isabelle Leblanc, aussi ancienne stagiaire à l’atelier) : il va faire une demande au Boulot vers et sera recruté.

« Je ne savais pas vraiment dans quoi je m’embarquais. Il y avait beaucoup d’inconnu dans cette démarche, pour moi ». À commencer par un geste non planifié qu’il posera, dès les débuts de son stage au Boulot vers, sentant qu’il peut y évoluer avec assurance : il va faire son « coming out », et mentionner à ses pairs, aux intervenants et à l’équipe du Boulot vers, qu’il est gai.

« J’ai fait le stage de six mois complet, engagé dans mon processus d’affir­mation gaie. On m’a soutenu. Je me suis senti accueilli, inclus, pas de chichi. »

Il avoue avoir gagné en sécurité et en confiance dans cette démarche « personnelle et privée », conscient que « un coming out, il n’y en a pas qu’un dans ta vie, c’est à refaire chaque fois quand tu changes de milieu, quand tu rencontres de nouvelles personnes, que tu te refais des amis. »

Ses six mois au Boulot vers lui ont permis de se renforcer, « le fait de ne pas y vivre de rejet face à mon orientation sexuelle, ça m’a aidé. »

Joël se dit une personne calme, énergique, « avec mes sautes d’humeur », ajoute-t-il de sa belle voix assurée. Le Boulot vers… lui apparaît maintenant comme une période stable pour effectuer une sorte de pause et se regarder aller : « J’ai appris à accepter la critique, à reprendre sur moi, à ne plus le prendre « personnel ». J’ai compris aussi ce que ça veut dire, être à l’heure, ne plus être en retard, comprendre les exigences du travail. Maintenant, je déteste être en retard, je suis attentif à cela. Nous avions des ateliers : j’ai retenu beaucoup sur la sexualité, la nature, manger sainement. »

« Je veux retourner à l’école. Mon idéal serait de finir mon secondaire 5, puis d’obtenir une attestation d’étude collégiale [AEC]. Ça m’ouvrirait des portes. Dans quel domaine ? Je ne le sais pas. J’ai une belle vie, travail, vie amoureuse, voyage, amis. Mais je réalise quand même qu’il faut que je retourne bientôt aux études. Peut-être l’été prochain ? »

Le Boulot vers… célèbre son 35e anniversaire cette année. Son thème : changer des vies pour la vie. Est-ce que cela s’est passé pour toi, Joël ? « J’apprécie avoir appris un métier, c’est cool, vraiment. Je suis fier de moi. Quelque chose a changé, je le sens, une façon différente de voir les choses. »

Expérimenter son autonomie

marilyn tousignant - Boulot vers

Marilyn Tousignant, stagiaire au Boulot vers en 2007

« Je suis arrivée tard sur le marché de l’emploi, à 21 ans », confie Marilyn.

Disons que, dans sa vie personnelle, elle a eu un enfant à l’âge de 16 ans et qu’elle s’est concentrée sur son éducation jusqu’à ce qu’il soit inscrit à l’école. Cela dit, c’est quand même ce qui a fait qu’elle s’est présentée au Boulot vers en l’année 2007.

« Je n’avais jamais travaillé de ma vie ». En fait, Marilyn sentait le besoin de mettre à jour ses habiletés à l’emploi, de développer de l’expérience en vue de bien garnir son « coffre à outils », bref de se faire un curriculum vitae présentable.

Projets audacieux, mais aussi approche méthodique, organisée : « Je me suis présentée au Boulot vers. J’ai passé des tests. Ils m’ont rappelée : j’étais acceptée ! J’allais pouvoir commencer un stage en milieu de travail. On m’a intégrée à l’équipe déjà existante. J’ai pu développer une méthode de travail — je ne connaissais pas ça ! Ainsi, mon stage ayant été prolongé, j’ai fait un peu plus d’un an.

« Avec l’un des conseillers de l’époque, nous avons étudié les possibilités de développer pour la suite. En sortant du Boulot vers, j’ai essayé l’université, quelques mois ; j’ai aimé, mais le domaine choisi ne me convenait pas. Je me suis réorientée. Ensuite, ma petite famille et moi, nous avons déménagé. J’ai recherché un emploi. J’avais de l’expérience en informatique, j’ai été embauchée. J’ai progressé rapidement. Aujourd’hui, je suis assistante technique en pharmacie. Ça fait six ans que je suis là. »

En y réfléchissant, Marylin nous confie qu’elle n’a pas forcément appris que de nouvelles choses lors de son stage : elle raconte qu’elle s’est plutôt appliquée à identifier, par le travail avec les intervenants du Boulot vers, des habiletés qu’elle avait en elle. Dans l’action, elle s’est autorisée à les utiliser : « J’ai gagné en confiance, c’est sûr ! »

Elle s’est permise d’explorer : « Le Boulot vers… a été une expérience très formatrice. Je n’ai pas seulement appris un métier, je me suis aussi initiée au milieu du travail comme tel. J’ai réalisé beaucoup de choses sur moi-même : quel genre de travail j’aime, d’abord. J’ai fait le secrétariat au Boulot vers et j’ai appris que j’avais besoin de bouger un peu plus. Ce que je fais aujourd’hui combine le travail de bureau et certains aspects pratiques qui m’amènent à bouger comme j’aime. »

Son stage lui a permis de faire le tour des ressources disponibles dans l’entreprise d’insertion. « Ça m’a appris beaucoup la polyvalence, l’autonomie et la débrouillardise. Ça m’est utile encore aujourd’hui. Je me souviens bien de ce que j’ai appris au Boulot vers, et je m’en sers. Surtout en ce qui a trait au service à la clientèle. »

Sa vie s’est poursuivie : elle vit depuis 17 ans avec Carl, commis à la réception dans un entrepôt ; ensemble ils sont parents de Shade, 14 ans et Orelsan, 11 mois.

Marilyn, que dirais-tu aux jeunes qui ne connaissent pas Le Boulot vers… ?

« On est choyés d’avoir un organisme qui nous aide à apprendre à travailler, à se débrouiller pour se trouver un emploi, parce que ce n’est pas toujours facile, avec le genre de vie qu’on mène, le style de personnalité qu’on a, de se monter un CV qui va intéresser un employeur. C’est la place où on peut expérimenter sans avoir peur de perdre son emploi. « Tu peux faire une petite erreur, et tu vas apprendre que ça ne se fait pas, dans un vrai emploi ! »

Une affaire de jeunes, de courage et de cœur

anne-marie mottet - Le boulot vers

Anne-Marie Mottet, contractuelle, R&D, 2003-2017

 

Anne-Marie Mottet raconte que son premier contact avec Le Boulot vers…, en 2003, a été l’invitation à écrire le livre portant sur les 20 ans d’histoire de l’organisation[1].

Elle qui avait déjà œuvré dans plusieurs organismes communautaires, souligne : « Ça m’a fait apprécier des éléments de gouvernance enviables, et surtout découvrir une histoire fascinante dans un quartier que je connaissais déjà, Hochelaga-Maisonneuve ».

Elle constate alors « une parfaite adéquation » entre l’histoire du quartier et celle du Boulot vers, dont elle prend alors la pleine mesure de l’engagement dans son milieu.

Au fait, Anne-Marie, qu’est-ce qu’on célébrait, aux 20 ans du Boulot vers ? « C’est l’organisation que le livre mettait en valeur. Une organisation fière et pionnière, ses origines, son développement. Encore aujourd’hui, le livre en témoigne et aide à comprendre cette organisation, sa démarche.

« Quand on m’a proposé mes premiers mandats comme collaboratrice, la directrice générale m’a dit : « Ta mission, c’est de garder les jeunes au centre de la recherche qu’on fait, de servir les jeunes. Que ce soit dans la rédaction des rapports ou dans les relations avec les bailleurs de fonds, notre travail était de montrer quels étaient les besoins des jeunes et en quoi l’organisation y répondait. »

« Au Boulot vers, j’ai côtoyé des gens merveilleux, à la direction, au conseil d’administration, parmi les intervenantes, toutes des personnes qui sont d’un indéniable dévouement et de grandes compétences. Ce que je retiens surtout, c’est que Le Boulot vers… fonctionne grâce à l’investissement des jeunes eux-mêmes. C’est une approche qui permet aux jeunes de s’accomplir, dès l’étape du recrutement jusqu’au stage complet de six mois. »

Et, selon elle, qu’est-ce qu’on célèbre en 2018, 15 ans d’activités plus tard ? « Pour le 35e, toute la lumière est faite sur les jeunes eux-mêmes, les stagiaires, leur réussite. Ces filles et ces garçons sont le cœur du Boulot vers. Toute l’organisation est tournée vers eux.

« C’est l’angle de travail avec lequel j’ai travaillé, dans les demandes de subvention, dans les soucis de l’organisation de renforcer la santé et la sécurité, de favoriser le recrutement. Ou de faire en sorte que les meubles fabriqués par les jeunes dans l’atelier soient stimulants pour eux, tant comme objets à fabriquer que comme source de développement d’habiletés manuelles et en ébénisterie. »

Lorsque qu’elle parle des jeunes, Anne-Marie s‘anime. « Les stagiaires au Boulot vers sont fascinants, extraordinaires ! Le jeune qui vient frapper à la porte de l’entreprise a déjà franchi un premier pas, il a un projet en tête, ou en tout cas, il est en démarche. Il a l’intuition que ça vaut la peine, qu’il va apprendre à se connaître. »

Il fera preuve de cœur et de courage, c’est certain.

Avec Anne-Marie finalement, c’est de cœur qu’on s’est entretenus. Du cœur d’un projet comme le Boulot vers… qu’elle a fréquenté dès le début de sa collaboration il y a 15 ans. Du cœur que manifestent les gens investis dans l’entreprise, par leur générosité et leur engagement. Enfin, du cœur au ventre des jeunes qui s’aventurent au Boulot vers et y vivent une expérience unique, riche, révélatrice et surtout courageuse.

[1] Le Boulot vers… 20 ans à meubler des vies, par Anne-Marie Mottet, 224 p., aux Éditions Boréal (2003). Exemplaires disponibles au Boulot vers seulement.

« Dans mon bagage de vie, j’ai un cadeau »

Carl-eric paradis, stagiaire au Boulot vers

CARL-ERIC PARADIS, ANCIEN STAGIAIRE AU BOULOT VERS (1994)

Parler avec Carl-Éric Paradis de son expérience au Boulot vers, c’est quand même revenir 25 ans en arrière ! Il en est passé de l’eau sous les ponts, ou dans son cas, des avions au-dessus des toits, puisque c’est dans le domaine de l’aéronautique qu’il travaille depuis maintenant plus de 20 ans. Y a-t-il un lien avec l’ébénisterie ? Patience, vous allez voir.

À 20 ans donc, en 1993, ce Gaspésien annemontois arrive à Montréal avec son secondaire 5 pas terminé. Il fait des petits métiers pour commencer, surtout courrier à vélo. Musicien dans une vie parallèle, il donne des spectacles avec son groupe de Métal Hurlant SÉISME. « Vélo et musique, ça fait une vie festive, en marge. On sort tard. On s’éclate beaucoup la nuit. J’aimais ça, j’étais à fond là-dedans. »

Mais Carl-Éric a d’autres projets pour combler ses aspirations. Le travail ne lui fait pas peur. Avec son ami Jimmy Marin, Gaspésien lui aussi, il se présente au Boulot vers.

« Nous avons eu un accueil chaleureux en partant. Il n’y a eu aucun jugement. Nous avons intégré l’équipe rapidement, et tout de suite, nous avons commencé notre stage.

« J’ai adoré mon expérience. Nous avons pu travailler le bois massif. Nous avons fait des meubles solides adaptés pour les personnes handicapées, les [fameux pouponbus] Six-puces créés pour les garderies. C’étaient de belles réalisations solides, où j’ai pu toucher à tout, le tour à bois, la finition, le sablage. L’ébénisterie de base, quoi. »

Dans les mois qui suivent le stage au Boulot vers, Carl-Éric complètera par lui-même, en autodidacte, son secondaire 5 et réussira l’examen du Ministère. Puis, son parcours se poursuit : « En 1995, j’ai été introduit dans une entreprise par un ami. J’y ai pratiqué la peinture aéronautique[1], sablage et finitions sur avions. Des gros clients sont passés, comme Air Transat, dont nous avons repeint l’extérieur de la flotte entière. »

Puis il y a eu Bombardier, les CRJ 200, 700 et 900, ensuite C&D Aerospace, leader mondial de la Californie, acquis par Zodiac Aerospace, compagnie française. « C’est alors que l’ébénisterie est revenue dans ma vie. Ce sont des avions dont l’intérieur est aménagé de bois fins, prestigieux, des modèles qui coûtent entre 50 et 70 millions de dollars chacun. J’y travaille sur la fabrication et l’installation de meubles. »

Le parcours professionnel de Carl-Éric est exemplaire à bien des égards : une idée de départ forte, s’investir dans le travail. Des valeurs bien ancrées : dès son enfance, il a travaillé dans la poissonnerie de son père, de longues heures dans des conditions difficiles. Il s’y est révélé « soucieux du travail bien fait, bon employé, ponctuel. »

Qu’a été Le Boulot vers… dans tout ça ? Carl-Éric explique, positif et accueillant face à ce qui lui arrive dans la vie : « Je suis fier de moi, du fait que je n’ai jamais lâché. Arrivé au Boulot vers, je me cherchais une direction. Je vois mon expérience au Boulot vers comme un cadeau de la vie, quelque chose que tu mets dans ton bagage, peu importe que tu t’en serves tout de suite ou plus tard. Je suis devenu ébéniste il y a 25 ans et c’est aujourd’hui que ça me sert. »

[1] [Notez le lien avec… l’aéronautique !]

Apprécier revenir (enfin) au sol

xavier lamoureux, stagiaire au Boulot vers

Xavier Lamoureux, stagiaire au Boulot vers (2002)

Lors de notre entretien, à la question « que dirais-tu à un jeune qui s’apprête à frapper à la porte du Boulot vers ? », Xavier a été ému. Il a ressenti l’hésitation, la peur de l’inconnu de ce moment précis où, lui-même, a fait le pas et est entré, il y a 16 ans. Il s’est rappelé l’incertitude et le risque, et quelque part le courage et la confiance qui se sont manifestés en lui, au même moment…

En effet, quand Xavier arrive au Boulot vers en 2002, il a déjà une formation en arts du cirque qu’il a faite sur 5 ans, l’équivalent d’un DEP. Mais il peine depuis plusieurs mois à se lancer comme entrepreneur dans le domaine du spectacle et du cirque.

Il a bien tenté la participation à des événements dans le domaine corporatif, mais ce « métier » est pour lui une voie trop incertaine, aux conditions difficiles : « Mon passage au Boulot vers a été le début d’une réorientation vers de nouveaux horizons. Je me souviens très bien : quand les premières paies sont entrées dans mon compte de façon hebdomadaire, j’ai commencé à souffler et à voir le bout du tunnel. »

Il le reconnaît, travailler à la pige n’est pas facile, c’est insécurisant, « les paies ne rentrent pas quand les contrats ne se vendent pas ».

Son stage a duré six mois. Il a débuté dans l’usine et, au troisième mois, a essayé le côté administratif. Il y passe quatre mois et se fait remarquer pour la qualité de son travail : « Ça m’a encouragé à faire autre chose, à explorer d’autres avenues : je découvrais des alternatives au cirque ». Il confie : « J’ai commencé à respirer ».

Il a goûté à la stabilité financière. Et il a perçu des ouvertures à faire autre chose que du cirque dans des conditions de pigiste. Fin d’un rêve donc, et en même temps, ouverture à tout le potentiel en lui : « Chaque étape qui se termine est le début de quelque chose d’autre. Une nouvelle aventure peut alors commencer. J’ai réalisé que j’avais d’autres aptitudes que je pouvais travailler à nourrir et à faire grandir ».

À l’écoute de lui-même, Xavier affirme : « Mon passage au Boulot vers a constitué comme une école de réaffirmation de soi ».

Organisé, studieux, il a acquis de nouveaux outils : « J’ai commencé à toucher à la paperasse, faire de la bureautique, répondre au téléphone et gérer les appels. Ça m’a servi peu de temps après : grâce à mes aptitudes, j’ai fait le service à la clientèle à La Cordée. Tout cela découle de la découverte que j’ai faite de moi-même ». Cela l’a rassuré. « Passer d’une carrière à l’autre, c’est comme se retourner sur un dix cents. J’ai été capable de me dire : t’inquiète pas, tu as d’autres aptitudes que le cirque. Fais-toi confiance. Vas-y, t’es capable ! »

« Je travaille maintenant au département des finances chez Lauzon Plancher Bois Franc. » C’est une belle image, « les planchers », pour un homme qui, jeune, a été l’acrobate de cirque qui virevoltait dans les airs et dont le parcours de vie l’a amené à apprécier revenir au sol.

« Les jeunes, un feu qu’on allume[1] »

Sylvain Delisle, intervenant au Boulot vers

Sylvain Delisle, intervenant, suivi de 2 ans, au Boulot vers

Sylvain Delisle a été intervenant au Boulot vers pendant 4 ans, de 2006 à 2010, et il en parle comme si c’était hier. Avec autant d’enthousiasme et de chaleur que les autres expériences professionnelles de sa vie, du reste : il a étudié en sociologie, a œuvré dans le milieu des arts, a été gestionnaire d’une entreprise culturelle à succès.

Puis il s’est réorienté : intervenant social dans un Carrefour Jeunesse Emploi (CJE), il arrive finalement au Boulot vers, où il avait beaucoup à apprendre, « à m’initier à l’économie sociale dans une entreprise pionnière. J’ai eu le coup de foudre, en entrant dans l’atelier, en entendant les jeunes expliquer pourquoi ils étaient là. »

Sylvain sera responsable du suivi de deux ans, l’après-stage : « Pour un jeune qui quitte Le Boulot vers…, le contact demeure. On favorise le sentiment d’appartenance.

« Je me suis senti choyé, en trois ans de suivi, je connaissais bien les jeunes, j’étais disponible en tout temps. Pour faire ce travail, je n’ai pas eu d’autres choix que de m’adapter aux réalités sociales changeantes. Développer d’autres façons d’entrer en contact avec les jeunes, prendre en compte l’isolement social de certains et la participation à des gangs de rues des autres.

« Le suivi de deux ans au Boulot vers, ça a été beaucoup de beaux moments. Le programme d’apprentissage en milieu de travail (PAMT) a permis à certains d’obtenir le titre d’ébéniste, d’autres sont retournés à l’école, au cégep, à l’université.

« Au Boulot vers, les jeunes arrivent avec des besoins urgents. Ils sont parents monoparentaux. Ils ont de lourdes responsabilités financières. Les ressources pour eux diminuent, en santé et en employabilité. Ils sont difficiles à rejoindre. Ils ne vont pas vers les ressources ; souvent, ils ne les connaissent pas, malgré Internet. En fait, ils ne savent pas comment on peut les aider!»

Un univers senti habite Sylvain : c’est à partir de là, en lui, qu’il connecte avec les jeunes, maintenant au Pitrem[2], à l’époque au Boulot vers. Certains témoignages de jeunes après leur stage le touchent : « Te souviens-tu de moi ? Je n’ai pas lâché. Je suis à l’université, j’ai poursuivi ma ligne directrice depuis Le Boulot vers… Je suis maman ». Ici, Sylvain paraphrase Montaigne : « Un jeune, ce n’est pas un vase qu’on remplit, mais un feu qu’on alimente ».

« Ce qui m’a beaucoup aidé, c’est mon côté artistique, humaniste, poursuit Sylvain. J’étais différent, pas traditionnel. J’arrivais à surprendre les jeunes, à aller les chercher là où ils avaient des forces. Chaque jeune a sa façon d’être, son appartenance à une sous-culture. Comme sociologue, je cherche à comprendre le système dans lequel s’inscrit le jeune et les problèmes qu’il vit. C’est lui qui me guide dans mon travail, et pas le contraire. »

« L’écoute est importante. Penser en dehors de la boîte, être créatif. Fournir au jeune un cadre qui lui permet de se structurer. Lui faire confiance et l’amener à échanger avec les autres, à collaborer, à s’entraider. »

Selon Sylvain, l’entreprise d’insertion innove dans ce domaine : c’est un milieu d’apprentissage, mais beaucoup plus qu’académique ou technique. C’est un écosystème organique, qui sert la personne entière dans son engagement à évoluer, dans sa résilience. L’entreprise Boulot vers… a encore beaucoup d’années devant elle, c’est un modèle d’insertion bien ancré dans son milieu économique, animé par des gens de vision.

[1] « L’enfant n’est pas un vase qu’on emplit, mais un feu qu’on allume », citation de Montaigne.

[2] Programme d’information sur le travail et la recherche d’emploi de Montréal, organisme communautaire favorisant l’insertion socio-professionnelle des jeunes et des adultes de 35 ans et moins.

 

Faire usage de ses mains, évoluer dans sa tête

Justine Paradis - Boulot vers

Justine Paradis, stagiaire au Boulot vers, 2010

Justine est énergisante. Au téléphone, elle parle avec entrain et affiche un immense sourire qui se transmet bien au-delà de nos cellulaires ! On ne s’étonne pas de l’entendre dire qu’elle travaille maintenant dans le service à la clientèle d’une entreprise de Rosemont ! Il y en a eu tout un chemin depuis Le Boulot vers…, non ?

« En 2010, je suis passée de l’enfance à l’âge adulte, comme m’a dit ma mère. À 15 ans, j’étais en appartement ! Je devais payer mon loyer : j’ai quitté l’école en secondaire deux. À 17 ans, dans l’organisme Les Pousses urbaines, j’ai bien aimé la formation en horticulture. Pourquoi pas essayer une autre formation manuelle, en ébénisterie, cette fois-ci ? » Justine est une fille d’action : aussitôt dit, aussitôt fait ! Et c’est là qu’a lieu la rencontre avec Le Boulot vers…

« Je ne connaissais pas du tout l’ébénisterie. J’ai finalement fait tout mon stage dans l’atelier. Sur le plan personnel, j’étais agressive. J’avais des comportements impulsifs, je pétais des coches pour rien ! Tranquillement, j’ai appris comment ça marche, les intervenants m’ont proposé des responsabilités. Ils m’ont montré qu’ils avaient besoin de moi. J’ai assuré ! Ça m’a donné confiance ! J’ai développé ma façon de travailler, à partir de mon côté manuel. Je suis devenue chef d’équipe. »

« Je suis restée ouverte face à Boulot vers, et je me suis donné une chance. J’ai vu ma personne changer. Comme j’avais un salaire, je pouvais payer mon loyer. Quand tu fais un stage au Boulot vers, tu te fais pas « chier » : t’embarque ! À la limite, au bout de six mois, tu vas déboucher dans quelque chose ! J’avais avantage à comprendre que c’était pour mon avancement que je faisais tout cela, ça pouvait déboucher sur une carrière, je pouvais acquérir des habilités, c’était comme aller à l’école mais en mieux, moi qui n’aimais pas rester assise dans la classe à ne rien faire !»

« Le Boulot vers…, c’est l’expérience qui m’a le plus aidée dans ma vie ! Ça m’a appris la valeur du travail et l’importance de se connaître. Ça m’a aidé à préciser ce que je voulais faire dans la vie, ça m’a donné une direction. Je ne serais pas rendue où je suis rendue si je n’avais pas été à Boulot vers ! »

Sortie de son stage en 2010, elle a fait quelques courts contrats et deux longs emplois de plus de trois ans, le premier chez Sylteck, à vendre de la peinture industrielle, l’autre à Abiosphere Extermination, « au début au bureau, et maintenant je suis technicienne sur la route ».

Chacun son message, sa couleur, son approche. Difficile de rendre compte avec justesse de la démarche dynamique de Justine Paradis : saluons l’enthousiasme à communiquer l’énergie qui l’anime, et sa grande fierté en regard de son parcours personnel. Concluons avec son message de gratitude : « Les gens du Boulot vers qui s’impliquent avec les jeunes, c’est merveilleux. Un gros merci ! Je sais que j’ai été une stagiaire qui n’a pas toujours été à son affaire, qui n’a pas toujours eu les meilleures réactions et que j’ai eu ma chance plus d’une fois ! Ça m’a rapporté. Merci à l’équipe du Boulot vers ! »