La force du silencieux

Patrick-Nourry - Boulot vers

Patrick Nourry, stagiaire au Boulot vers en 2002

La rencontre avec Patrick Nourry, stagiaire au Boulot vers en 2002, s’est produite dans un échange minimaliste et senti, fait de courtes réponses et d’une présence soutenue, de nombreux silences et, quelque part dans tout ça, de gratitude.

C’est à l’âge de 22 ans que Patrick fait son stage. Il arrive d’une période difficile : natif de Trois-Rivières, à 16 ans, il abandonne l’école et quitte pour venir s’installer seul à Montréal.

Un jour, il vient au Boulot vers à la suite d’une annonce dans le journal : « J’essayais de terminer mon secondaire à l’Éducation aux adultes. J’avais de la misère, à l’époque. Dans tout. J’étais seul. Je me souviens très bien de l’entrevue passée au Boulot vers : j’ai été accepté dans le programme. »

Cette année-là, Patrick entreprenait de « s’ancrer dans la réalité ». Avec peu de moyens. Comme s’il arrivait sur terre sans jamais s’être trop posé de questions sur le travail avant, mais désormais curieux et motivé à le faire… « Je partais de loin, de très loin. Aussitôt que j’ai commencé ma formation au Boulot vers, je suis devenu curieux, avide d’en savoir toujours plus. Je me suis mis à absorber des connaissances sans arrêt. »

« Avant Boulot vers, je ne connaissais pas l’ébénisterie. J’ai appris dans l’atelier, avec les gens qui m’ont montré. J’étais un élève assez exemplaire, parce que j’adorais ça. Ça a été une super découverte ! J’avais pas beaucoup d’éducation quand je suis entré au Boulot vers. Je savais peu de choses de la vie. Je partais de loin, de très loin. Je manquais d’éducation. »

Patrick se rappelle des participants stagiaires. Il en a croisé plus tard dans Hochelaga où il demeure. Solitaire, il n’a pas gardé contact avec eux, mais il demeure curieux de savoir ce qu’ils sont devenus : « je vais regarder sur le site du Boulot vers pour lire leur portait ! » dit-il avec un sourire dans la voix.

Travailleur méticuleux, observateur attentif, il souligne que la finition a toujours été importante pour lui : « Le souci du détail, c’est ce qui fait que je suis rendu là où je suis. » Présentement, il œuvre sur divers projets dans une entreprise de restauration, il coordonne les travaux de finition, de plâtre, de plomberie, de design intérieur, de peinture, d’ébénisterie et de menuiserie. « Certains jours, je suis en charge d’une équipe qui peut aller jusqu’à 15 personnes.»

Patrick ne dit pas beaucoup de mots. « Je suis quelqu’un dans sa tête. Je réfléchis constamment, sans arrêt. Je suis solitaire. Je parle peu, des fois jamais. C’est ma personnalité, c’est moi. » Sa nature assumée, Patrick navigue bien dans le travail avec tout ça, « j’ai pas de misère à me faire respecter ». Il a une autorité naturelle : « Je respecte les gens avec qui je bosse. J’ai une capacité d’écoute. Je suis travaillant: quand je demande quelque chose à quelqu’un, il va le faire parce qu’il sait que je donne autant que je demande aux autres. »

Du Boulot vers, il dit : « Je me rappelle très bien de l’équipe des intervenants. Ils ont été fantastiques. Ils m’ont accordé un temps précieux qui m’a aidé à me replacer. Je n’ose pas imaginer où je serais si je n’étais pas passé par Le Boulot vers…

« Grâce au Boulot vers et grâce à l’énergie que j’avais en moi, j’ai réussi à avancer dans la vie et à faire un métier qui me plaît. Étant parti de très loin, j’ai eu beaucoup de marches à monter, beaucoup beaucoup ! Aujourd’hui, à 38 ans, je suis très reconnaissant pour ce que m’a légué Le Boulot vers… »

Humblement se croire, quand on a du talent

Francis Pépin, stagiaire au Boulot vers en 2009

Sur le marché du travail, Francis Pépin a eu un début assez heureux. Puis, de son propre aveu, c’est devenu chaotique.

Encore jeune, avec un secondaire trois en poche, il commence par les petits métiers, tel plongeur dans un resto. Plus tard, il devient installateur chez un important câblodistributeur, métier très payant, aux responsabilités réelles.

Mais en même temps, il vit des ratés sur le plan personnel : il commence à consommer, ce qui crée vite un problème dans sa vie. Il perd sa job. Sa blonde le quitte. Il se replie inactif chez lui. Il vit sur ses économies, un coussin qui fond rapidement. À 25 ans, il est essoufflé, perdu, démoralisé.

C’est un membre de sa famille qui lui parle du Boulot vers, la première fois : « Au début, je ne voulais rien savoir, parce que je croyais que je n’en avais pas besoin ! » Il fera quand même sa demande, sera accepté comme stagiaire, vivra des débuts difficiles et en sortira… vainqueur !

« Au Boulot vers, je me trouvais vieux. À 25 ans, j’étais entouré de stagiaires qui avaient 18 ans. Je trouvais que je ne fitais pas avec eux. J’avais mon « orgueil », je faisais à ma tête. Surtout, je considérais ne pas avoir de problèmes ! Je ne réalisais pas que j’étais perdu à ce point-là ! »

« C’est une intervenante du Boulot Vers qui m’a fait réaliser, en me confrontant, que je m’accrochais au passé, à un pattern où j’avais vécu des excès qui m’avaient entraîné dans le vide ! Ça m’a ressaisi : par la suite, j’ai commencé à voir combien ma place au Boulot vers m’était profitable. » Apprendre à se faire confiance, et écouter l’intervenante lui dire : « tu as plus de talent que tu ne le crois ».

De là, aligné, « sur la track », il s’est mis à travailler sérieusement. « Veux, veux pas, au Boulot vers, tu n’as pas le choix d’avoir confiance en tes moyens : en atelier d’ébénisterie, au moment où tu fais des coupes précises, quand tu visses, quand tu fais le vernissage, la finition. Tout ça nécessite de la technique, de la maîtrise, de la confiance et de la créativité. »

Pour Francis, ces choses présentes en lui, il faut les pratiquer, les mettre en action. Maintenant, il récupère de vieux meubles et les rénove, ce dont il est très fier. « J’ai un côté artistique développé. J’aime le dessin, la créativité. Chez moi, je me suis acheté des ustensiles de cuisine et je confectionne des plats, des recettes, des tables d’hôte. J’invite des amis. J’ai une vie sociale. »

Côté professionnel, il est devenu un cuisinier expérimenté. Il travaille pour une entreprise dont la cafétéria se trouve dans une mine à… Salluit, village nordique du Nunavik, dans le Nord du Québec « qui ressemble à une base lunaire ! C’est un travail qui me rejoint dans mon mode de vie. Je suis un travailleur endurant. Je peux bosser beaucoup, sans arrêt, 7 jours sur 7, pendant trois semaines. »

Il est bien rémunéré et dispose régulièrement de longues périodes de pause, des semaines qu’il vient passer à Gatineau auprès de sa fille, qu’il a en garde partagée avec son ex-conjointe. Il dit « passer du temps de qualité » avec sa petite. « La consommation a été en diminuant. Maintenant, depuis que ma fille est venue au monde, il y a quatre ans, je n’en prends plus du tout. »

« Des fois, l’orgueil est mal placé. Vaut mieux ne pas être aveugle, et lâcher prise. Le Boulot vers… a ajouté une corde à mon arc. J’ai appris à accepter l’aide des autres, accepter l’aide qu’on m’offre. Ça ne fait de mal à personne. »

Une vision sensible du pouvoir d’agir chez le jeune travailleur en quête d’insertion

annesaintpierre - Boulot vers

Anne St-Pierre, directrice générale, CJE Hochelaga-Maisonneuve

Anne St-Pierre œuvre en employabilité dans le quartier depuis plus de 35 ans. Aujourd’hui directrice du Carrefour-Jeunesse Emploi Hochelaga-Maisonneuve, elle a croisé les trois fondateurs du Boulot vers au moment de la création de l’organisme, en 1983.

Ainsi, Patrice, Guy et plus particulièrement Élise ont travaillé avec Emploi Jeunesse — là où Anne évoluait — de façon à mieux articuler ce qu’on va appeler l’employabilité, terme émergeant, à l’époque.

En effet, dans les années 1980, en tant qu’intervenante, Anne positionne ses actions dans un cadre plus large que clinique. « On arrête de penser que les jeunes (sans emploi) sont en difficultés personnelles, on parle plutôt de difficultés fonctionnelles, explique-t-elle. On cherche à soutenir les jeunes non pas parce qu’ils sont « malades », mais plutôt pour protéger leurs acquis — les portes du travail leur étant fermées — et maintenir leur force de travail, en favorisant notamment l’interface avec les employeurs.

« Dans cette perspective, l’entreprise d’insertion va s’adresser à sa clientèle comme à des personnes qui veulent produire, travailler, donner un résultat, faire un produit fini. C’est ce que Le Boulot vers… va instaurer et qui va devenir un modèle d’insertion reconnu au Québec. »

Et la pratique modulera ce modèle vivant, qui évoluera pour servir des clientèles « vulnérables » : il s’agit alors de renforcer les capacités de prise en charge citoyenne, il s’agit d’empowerment.

Pour Anne St-Pierre, qui n’a cessé de travailler avec l’entreprise d’économie sociale au fil de toutes ses années d’activités, Le Boulot vers… constitue une référence incontournable. « L’organisme a une forte présence auprès de sa clientèle d’abord, des autres organismes, ensuite. Il a favorisé les alliances. »

Anne rappelle que Le Boulot vers… a grandement contribué à la création et à l’animation de la Table de concertation Jeunesse Hochelaga-Maisonneuve, parmi les plus anciennes à Montréal. « L’équipe d’insertion a une vision humaine du jeune travailleur, elle ne le voit pas seulement travailler, mais aussi vivre, avoir des besoins périphériques qui peuvent l’encourager dans la persévérance : un bon logement, des gens en appui psycho-social, des loisirs, des sports, du soutien alimentaire.

« Entreprise de conviction, Le Boulot vers… aspire à créer un milieu de travail correspondant aux besoins d’affranchissement et d’excellence de sa clientèle. C’est le plus beau cadeau qu’on peut faire à une clientèle vulnérable, désireuse tout autant que les autres d’accéder au marché de l’emploi ! »

À Anne comme aux autres rencontrés en entrevues, nous demandons quel message livrer aux jeunes qui hésitent à frapper à la porte du Boulot vers ?

« Au CJE, nous travaillons beaucoup sur le développement du pouvoir d’agir.

« Toi qui marches, reconnais et accueille ton intuition dans le mouvement. Je monte ces marches, je franchis ce seuil. Je cherche une réponse, et j’accepte de la recevoir.

« On a peu de contrôle sur ce qui fait l’élan vers la porte. Est-ce la référence qui a précédé, ou plutôt le désir personnel ? Oui, la personne qui se présente a entendu parler de notre organisation, mais c’est quand même elle qui a fait le chemin pour se rendre. Elle n’est pas une victime. C’est une personne qui, quelque part en elle, soupçonne qu’elle a besoin de soutien.

« Je dis souvent : il y a toujours quelqu’un ou un événement qui nous a aidé à forger notre autonomie. » Se faire confiance ? Faire confiance à quelque chose qui se passe à l’intérieur ? « Le Boulot vers…, dans sa conception de l’insertion, donne l’opportunité à la personne de bouger, d’agir ; à partir de là, c’est la personne elle-même qui œuvre. »

Chercher en soi et autour de soi, choisir

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Marialys Chagnon, stagiaire au Boulot Vers en 1998

À 20 ans, Marialys sort d’un programme d’emploi pour les jeunes, Service Jeunesse Canada, où elle a pu identifier chez elle des habiletés au travail manuel ; puis, une consultation au Carrefour Jeunesse-Emploi (CJE) la conduit au Boulot vers.

Nous sommes en 1998. Marialys raconte les premiers temps de son stage : « Je me souviens. Je n’avais pas l’habitude de travailler de mes mains. C’était intimidant, l’atelier avec ses appareils et ses machines. Je bricolais déjà, mais utiliser de la machinerie, c’était une autre histoire ! Ça s’est bien fait. J’ai été à l’aise rapidement.

« J’ai tout appris. J’ai acquis un intérêt vraiment fort : partir d’un matériau brut pour en arriver à un produit fini. C’est un processus intéressant, valorisant. J’ai réalisé aussi que j’avais plus de leadership que j’imaginais, je ne me voyais pas comme ça. On m’a confié un poste de chef d’atelier, ce qui impliquait des responsabilités supplémentaires.

« Au Boulot vers, j’ai développé des aptitudes manuelles, artistiques, sociales. J’ai accru ma confiance en soi. Être capable d’identifier ses forces pour convaincre un employeur, ça facilite la communication, quand on approche le marché du travail.

« J’ai tellement aimé le domaine qu’en 2000-2001, j’ai décroché un diplôme d’études professionnelles (DEP) en ébénisterie à l’École des métiers du meuble de Montréal. J’ai poursuivi, à mon compte et avec des artisans. J’ai fabriqué des décors pour expositions, j’ai monté des projets, dont un, en équipe, dont je suis très fière : les décors de la Maison des contes et légendes de Lavaltrie.

« Du Boulot vers, 20 ans plus tard, j’ai le souvenir de personnes présentes, à l’écoute, qui nous accueillaient sans nous juger. Je me souviens que le contact était facile avec les intervenants du Boulot vers. » Ces personnes ont stimulé chez Marialys des qualités en elle qu’elle découvrait, en quelque sorte.

« Comme jeunes, on finit l’école secondaire en se disant surtout « je suis arrivée à passer au travers ». On n’est pas nécessairement aiguillée, et ce n’est donc pas facile de savoir où on souhaite s’en aller, qu’est-ce qui nous intéresse ? On nous invite à poursuivre des études post secondaires sans vraiment savoir quels sont nos intérêts, nos aptitudes. Sans avoir réellement essayé quoi que ce soit. Boulot vers m’a permis d’aller chercher ça. »

Disposer d’un espace où on peut regarder, en soi et autour de soi, et pouvoir se dire : « je prends cette direction-là, ça me ressemble ». « Mon stage au Boulot vers a donné le ton pour ce qui a suivi, en ce qui a trait à l’insertion en emploi. J’ai pris conscience de mes intérêts pour la conception, la créativité. Je me suis sentie accueillie, supportée à une époque difficile de la vie où on ne sait pas trop où on va… J’ai vécu l’appartenance à une entreprise, à un groupe. Ça me manquait, à l’époque, je ne l’avais pas trouvée à l’école. L’expérience m’a fait grandir d’une façon déterminante. »

Maman monoparentale d’un fils qui aura 10 ans bientôt, Marialys trouve quand même difficile la conciliation travail, famille, études, vie personnelle. « Récemment, j’ai fait un retour aux études pour me parfaire : je suis finissante en technique de design intérieur. Ça me permet de toucher à toutes sortes d’aspects techniques et créatifs : planification d’aménagements, architecture, ergonomie, anthropométrie, spécificité des matériaux, histoire de l’art, des notions qui bonifient mon bagage et qui m’amènent plus loin.

« En ce moment où j’étudie et je ne travaille pas comme artisane, je continue à fabriquer des meubles. Je termine présentement un meuble de cuisine sur mesure avec peu de moyens, mais j’y mets mon temps et tout mon cœur, et ça donne de beaux résultats. L’ébénisterie est en moi. Quand je rêve, je me vois peut-être enseigner. Je me vois dans une maison avec un garage où tous mes outils seront bien installés, pour me permettre de faire de l’ébénisterie, fabriquer des meubles (à mon compte). »

Être soutenu dans l’affirmation de ce qu’on est

Joel_Vaudeville - Boulot Vers

Joël Vaudeville, stagiaire au Boulot vers, mars 2016

Avec tout juste un secondaire 1 complété, Joël s’est présenté au Boulot vers à la suite de la recommandation de son père, lui-même ancien stagiaire en 199X.

À 22 ans, il se retrouve dans un passage à vide. Il a eu des emplois de courte durée, interrompus souvent pour des raisons de réduction du nombre d’heures de travail, suspension pour blessures, réembauche non tenue, mise à pied, etc. Il s’agit de périodes relativement longues sans travail ni rémunérations.

C’est alors qu’il envisage faire une demande d’aide sociale, et dans cette foulée, suit la recommandation de son père (soutenue par sa mère, Isabelle Leblanc, aussi ancienne stagiaire à l’atelier) : il va faire une demande au Boulot vers et sera recruté.

« Je ne savais pas vraiment dans quoi je m’embarquais. Il y avait beaucoup d’inconnu dans cette démarche, pour moi ». À commencer par un geste non planifié qu’il posera, dès les débuts de son stage au Boulot vers, sentant qu’il peut y évoluer avec assurance : il va faire son « coming out », et mentionner à ses pairs, aux intervenants et à l’équipe du Boulot vers, qu’il est gai.

« J’ai fait le stage de six mois complet, engagé dans mon processus d’affir­mation gaie. On m’a soutenu. Je me suis senti accueilli, inclus, pas de chichi. »

Il avoue avoir gagné en sécurité et en confiance dans cette démarche « personnelle et privée », conscient que « un coming out, il n’y en a pas qu’un dans ta vie, c’est à refaire chaque fois quand tu changes de milieu, quand tu rencontres de nouvelles personnes, que tu te refais des amis. »

Ses six mois au Boulot vers lui ont permis de se renforcer, « le fait de ne pas y vivre de rejet face à mon orientation sexuelle, ça m’a aidé. »

Joël se dit une personne calme, énergique, « avec mes sautes d’humeur », ajoute-t-il de sa belle voix assurée. Le Boulot vers… lui apparaît maintenant comme une période stable pour effectuer une sorte de pause et se regarder aller : « J’ai appris à accepter la critique, à reprendre sur moi, à ne plus le prendre « personnel ». J’ai compris aussi ce que ça veut dire, être à l’heure, ne plus être en retard, comprendre les exigences du travail. Maintenant, je déteste être en retard, je suis attentif à cela. Nous avions des ateliers : j’ai retenu beaucoup sur la sexualité, la nature, manger sainement. »

« Je veux retourner à l’école. Mon idéal serait de finir mon secondaire 5, puis d’obtenir une attestation d’étude collégiale [AEC]. Ça m’ouvrirait des portes. Dans quel domaine ? Je ne le sais pas. J’ai une belle vie, travail, vie amoureuse, voyage, amis. Mais je réalise quand même qu’il faut que je retourne bientôt aux études. Peut-être l’été prochain ? »

Le Boulot vers… célèbre son 35e anniversaire cette année. Son thème : changer des vies pour la vie. Est-ce que cela s’est passé pour toi, Joël ? « J’apprécie avoir appris un métier, c’est cool, vraiment. Je suis fier de moi. Quelque chose a changé, je le sens, une façon différente de voir les choses. »

Expérimenter son autonomie

marilyn tousignant - Boulot vers

Marilyn Tousignant, stagiaire au Boulot vers en 2007

« Je suis arrivée tard sur le marché de l’emploi, à 21 ans », confie Marilyn.

Disons que, dans sa vie personnelle, elle a eu un enfant à l’âge de 16 ans et qu’elle s’est concentrée sur son éducation jusqu’à ce qu’il soit inscrit à l’école. Cela dit, c’est quand même ce qui a fait qu’elle s’est présentée au Boulot vers en l’année 2007.

« Je n’avais jamais travaillé de ma vie ». En fait, Marilyn sentait le besoin de mettre à jour ses habiletés à l’emploi, de développer de l’expérience en vue de bien garnir son « coffre à outils », bref de se faire un curriculum vitae présentable.

Projets audacieux, mais aussi approche méthodique, organisée : « Je me suis présentée au Boulot vers. J’ai passé des tests. Ils m’ont rappelée : j’étais acceptée ! J’allais pouvoir commencer un stage en milieu de travail. On m’a intégrée à l’équipe déjà existante. J’ai pu développer une méthode de travail — je ne connaissais pas ça ! Ainsi, mon stage ayant été prolongé, j’ai fait un peu plus d’un an.

« Avec l’un des conseillers de l’époque, nous avons étudié les possibilités de développer pour la suite. En sortant du Boulot vers, j’ai essayé l’université, quelques mois ; j’ai aimé, mais le domaine choisi ne me convenait pas. Je me suis réorientée. Ensuite, ma petite famille et moi, nous avons déménagé. J’ai recherché un emploi. J’avais de l’expérience en informatique, j’ai été embauchée. J’ai progressé rapidement. Aujourd’hui, je suis assistante technique en pharmacie. Ça fait six ans que je suis là. »

En y réfléchissant, Marylin nous confie qu’elle n’a pas forcément appris que de nouvelles choses lors de son stage : elle raconte qu’elle s’est plutôt appliquée à identifier, par le travail avec les intervenants du Boulot vers, des habiletés qu’elle avait en elle. Dans l’action, elle s’est autorisée à les utiliser : « J’ai gagné en confiance, c’est sûr ! »

Elle s’est permise d’explorer : « Le Boulot vers… a été une expérience très formatrice. Je n’ai pas seulement appris un métier, je me suis aussi initiée au milieu du travail comme tel. J’ai réalisé beaucoup de choses sur moi-même : quel genre de travail j’aime, d’abord. J’ai fait le secrétariat au Boulot vers et j’ai appris que j’avais besoin de bouger un peu plus. Ce que je fais aujourd’hui combine le travail de bureau et certains aspects pratiques qui m’amènent à bouger comme j’aime. »

Son stage lui a permis de faire le tour des ressources disponibles dans l’entreprise d’insertion. « Ça m’a appris beaucoup la polyvalence, l’autonomie et la débrouillardise. Ça m’est utile encore aujourd’hui. Je me souviens bien de ce que j’ai appris au Boulot vers, et je m’en sers. Surtout en ce qui a trait au service à la clientèle. »

Sa vie s’est poursuivie : elle vit depuis 17 ans avec Carl, commis à la réception dans un entrepôt ; ensemble ils sont parents de Shade, 14 ans et Orelsan, 11 mois.

Marilyn, que dirais-tu aux jeunes qui ne connaissent pas Le Boulot vers… ?

« On est choyés d’avoir un organisme qui nous aide à apprendre à travailler, à se débrouiller pour se trouver un emploi, parce que ce n’est pas toujours facile, avec le genre de vie qu’on mène, le style de personnalité qu’on a, de se monter un CV qui va intéresser un employeur. C’est la place où on peut expérimenter sans avoir peur de perdre son emploi. « Tu peux faire une petite erreur, et tu vas apprendre que ça ne se fait pas, dans un vrai emploi ! »

Une affaire de jeunes, de courage et de cœur

anne-marie mottet - Le boulot vers

Anne-Marie Mottet, contractuelle, R&D, 2003-2017

 

Anne-Marie Mottet raconte que son premier contact avec Le Boulot vers…, en 2003, a été l’invitation à écrire le livre portant sur les 20 ans d’histoire de l’organisation[1].

Elle qui avait déjà œuvré dans plusieurs organismes communautaires, souligne : « Ça m’a fait apprécier des éléments de gouvernance enviables, et surtout découvrir une histoire fascinante dans un quartier que je connaissais déjà, Hochelaga-Maisonneuve ».

Elle constate alors « une parfaite adéquation » entre l’histoire du quartier et celle du Boulot vers, dont elle prend alors la pleine mesure de l’engagement dans son milieu.

Au fait, Anne-Marie, qu’est-ce qu’on célébrait, aux 20 ans du Boulot vers ? « C’est l’organisation que le livre mettait en valeur. Une organisation fière et pionnière, ses origines, son développement. Encore aujourd’hui, le livre en témoigne et aide à comprendre cette organisation, sa démarche.

« Quand on m’a proposé mes premiers mandats comme collaboratrice, la directrice générale m’a dit : « Ta mission, c’est de garder les jeunes au centre de la recherche qu’on fait, de servir les jeunes. Que ce soit dans la rédaction des rapports ou dans les relations avec les bailleurs de fonds, notre travail était de montrer quels étaient les besoins des jeunes et en quoi l’organisation y répondait. »

« Au Boulot vers, j’ai côtoyé des gens merveilleux, à la direction, au conseil d’administration, parmi les intervenantes, toutes des personnes qui sont d’un indéniable dévouement et de grandes compétences. Ce que je retiens surtout, c’est que Le Boulot vers… fonctionne grâce à l’investissement des jeunes eux-mêmes. C’est une approche qui permet aux jeunes de s’accomplir, dès l’étape du recrutement jusqu’au stage complet de six mois. »

Et, selon elle, qu’est-ce qu’on célèbre en 2018, 15 ans d’activités plus tard ? « Pour le 35e, toute la lumière est faite sur les jeunes eux-mêmes, les stagiaires, leur réussite. Ces filles et ces garçons sont le cœur du Boulot vers. Toute l’organisation est tournée vers eux.

« C’est l’angle de travail avec lequel j’ai travaillé, dans les demandes de subvention, dans les soucis de l’organisation de renforcer la santé et la sécurité, de favoriser le recrutement. Ou de faire en sorte que les meubles fabriqués par les jeunes dans l’atelier soient stimulants pour eux, tant comme objets à fabriquer que comme source de développement d’habiletés manuelles et en ébénisterie. »

Lorsque qu’elle parle des jeunes, Anne-Marie s‘anime. « Les stagiaires au Boulot vers sont fascinants, extraordinaires ! Le jeune qui vient frapper à la porte de l’entreprise a déjà franchi un premier pas, il a un projet en tête, ou en tout cas, il est en démarche. Il a l’intuition que ça vaut la peine, qu’il va apprendre à se connaître. »

Il fera preuve de cœur et de courage, c’est certain.

Avec Anne-Marie finalement, c’est de cœur qu’on s’est entretenus. Du cœur d’un projet comme le Boulot vers… qu’elle a fréquenté dès le début de sa collaboration il y a 15 ans. Du cœur que manifestent les gens investis dans l’entreprise, par leur générosité et leur engagement. Enfin, du cœur au ventre des jeunes qui s’aventurent au Boulot vers et y vivent une expérience unique, riche, révélatrice et surtout courageuse.

[1] Le Boulot vers… 20 ans à meubler des vies, par Anne-Marie Mottet, 224 p., aux Éditions Boréal (2003). Exemplaires disponibles au Boulot vers seulement.

« Dans mon bagage de vie, j’ai un cadeau »

Carl-eric paradis, stagiaire au Boulot vers

CARL-ERIC PARADIS, ANCIEN STAGIAIRE AU BOULOT VERS (1994)

Parler avec Carl-Éric Paradis de son expérience au Boulot vers, c’est quand même revenir 25 ans en arrière ! Il en est passé de l’eau sous les ponts, ou dans son cas, des avions au-dessus des toits, puisque c’est dans le domaine de l’aéronautique qu’il travaille depuis maintenant plus de 20 ans. Y a-t-il un lien avec l’ébénisterie ? Patience, vous allez voir.

À 20 ans donc, en 1993, ce Gaspésien annemontois arrive à Montréal avec son secondaire 5 pas terminé. Il fait des petits métiers pour commencer, surtout courrier à vélo. Musicien dans une vie parallèle, il donne des spectacles avec son groupe de Métal Hurlant SÉISME. « Vélo et musique, ça fait une vie festive, en marge. On sort tard. On s’éclate beaucoup la nuit. J’aimais ça, j’étais à fond là-dedans. »

Mais Carl-Éric a d’autres projets pour combler ses aspirations. Le travail ne lui fait pas peur. Avec son ami Jimmy Marin, Gaspésien lui aussi, il se présente au Boulot vers.

« Nous avons eu un accueil chaleureux en partant. Il n’y a eu aucun jugement. Nous avons intégré l’équipe rapidement, et tout de suite, nous avons commencé notre stage.

« J’ai adoré mon expérience. Nous avons pu travailler le bois massif. Nous avons fait des meubles solides adaptés pour les personnes handicapées, les [fameux pouponbus] Six-puces créés pour les garderies. C’étaient de belles réalisations solides, où j’ai pu toucher à tout, le tour à bois, la finition, le sablage. L’ébénisterie de base, quoi. »

Dans les mois qui suivent le stage au Boulot vers, Carl-Éric complètera par lui-même, en autodidacte, son secondaire 5 et réussira l’examen du Ministère. Puis, son parcours se poursuit : « En 1995, j’ai été introduit dans une entreprise par un ami. J’y ai pratiqué la peinture aéronautique[1], sablage et finitions sur avions. Des gros clients sont passés, comme Air Transat, dont nous avons repeint l’extérieur de la flotte entière. »

Puis il y a eu Bombardier, les CRJ 200, 700 et 900, ensuite C&D Aerospace, leader mondial de la Californie, acquis par Zodiac Aerospace, compagnie française. « C’est alors que l’ébénisterie est revenue dans ma vie. Ce sont des avions dont l’intérieur est aménagé de bois fins, prestigieux, des modèles qui coûtent entre 50 et 70 millions de dollars chacun. J’y travaille sur la fabrication et l’installation de meubles. »

Le parcours professionnel de Carl-Éric est exemplaire à bien des égards : une idée de départ forte, s’investir dans le travail. Des valeurs bien ancrées : dès son enfance, il a travaillé dans la poissonnerie de son père, de longues heures dans des conditions difficiles. Il s’y est révélé « soucieux du travail bien fait, bon employé, ponctuel. »

Qu’a été Le Boulot vers… dans tout ça ? Carl-Éric explique, positif et accueillant face à ce qui lui arrive dans la vie : « Je suis fier de moi, du fait que je n’ai jamais lâché. Arrivé au Boulot vers, je me cherchais une direction. Je vois mon expérience au Boulot vers comme un cadeau de la vie, quelque chose que tu mets dans ton bagage, peu importe que tu t’en serves tout de suite ou plus tard. Je suis devenu ébéniste il y a 25 ans et c’est aujourd’hui que ça me sert. »

[1] [Notez le lien avec… l’aéronautique !]

Apprécier revenir (enfin) au sol

xavier lamoureux, stagiaire au Boulot vers

Xavier Lamoureux, stagiaire au Boulot vers (2002)

Lors de notre entretien, à la question « que dirais-tu à un jeune qui s’apprête à frapper à la porte du Boulot vers ? », Xavier a été ému. Il a ressenti l’hésitation, la peur de l’inconnu de ce moment précis où, lui-même, a fait le pas et est entré, il y a 16 ans. Il s’est rappelé l’incertitude et le risque, et quelque part le courage et la confiance qui se sont manifestés en lui, au même moment…

En effet, quand Xavier arrive au Boulot vers en 2002, il a déjà une formation en arts du cirque qu’il a faite sur 5 ans, l’équivalent d’un DEP. Mais il peine depuis plusieurs mois à se lancer comme entrepreneur dans le domaine du spectacle et du cirque.

Il a bien tenté la participation à des événements dans le domaine corporatif, mais ce « métier » est pour lui une voie trop incertaine, aux conditions difficiles : « Mon passage au Boulot vers a été le début d’une réorientation vers de nouveaux horizons. Je me souviens très bien : quand les premières paies sont entrées dans mon compte de façon hebdomadaire, j’ai commencé à souffler et à voir le bout du tunnel. »

Il le reconnaît, travailler à la pige n’est pas facile, c’est insécurisant, « les paies ne rentrent pas quand les contrats ne se vendent pas ».

Son stage a duré six mois. Il a débuté dans l’usine et, au troisième mois, a essayé le côté administratif. Il y passe quatre mois et se fait remarquer pour la qualité de son travail : « Ça m’a encouragé à faire autre chose, à explorer d’autres avenues : je découvrais des alternatives au cirque ». Il confie : « J’ai commencé à respirer ».

Il a goûté à la stabilité financière. Et il a perçu des ouvertures à faire autre chose que du cirque dans des conditions de pigiste. Fin d’un rêve donc, et en même temps, ouverture à tout le potentiel en lui : « Chaque étape qui se termine est le début de quelque chose d’autre. Une nouvelle aventure peut alors commencer. J’ai réalisé que j’avais d’autres aptitudes que je pouvais travailler à nourrir et à faire grandir ».

À l’écoute de lui-même, Xavier affirme : « Mon passage au Boulot vers a constitué comme une école de réaffirmation de soi ».

Organisé, studieux, il a acquis de nouveaux outils : « J’ai commencé à toucher à la paperasse, faire de la bureautique, répondre au téléphone et gérer les appels. Ça m’a servi peu de temps après : grâce à mes aptitudes, j’ai fait le service à la clientèle à La Cordée. Tout cela découle de la découverte que j’ai faite de moi-même ». Cela l’a rassuré. « Passer d’une carrière à l’autre, c’est comme se retourner sur un dix cents. J’ai été capable de me dire : t’inquiète pas, tu as d’autres aptitudes que le cirque. Fais-toi confiance. Vas-y, t’es capable ! »

« Je travaille maintenant au département des finances chez Lauzon Plancher Bois Franc. » C’est une belle image, « les planchers », pour un homme qui, jeune, a été l’acrobate de cirque qui virevoltait dans les airs et dont le parcours de vie l’a amené à apprécier revenir au sol.