Cap sur la mission

Johanne Pratte - Boulot Vers

Johanne Pratte, présidente du conseil d’administration, Le Boulot vers…

Johanne Pratte, la présidente actuelle du conseil du Boulot vers, affirme d’emblée que pour une entreprise d’économie sociale, il est primordial de garder le cap sur la mission d’insertion durable des jeunes dans la société et sur le marché du travail. Cela peut instaurer un difficile équilibre mais génère au fond un véritable « profit » humain.

D’entrée de jeu, Johanne, directrice générale de l’ARIHQ[1] et grande bénévole au Boulot vers, aborde spontanément la question des valeurs : famille et communauté, insertion, sécurité et sens du travail. Sans négliger l’importance de l’action. Agir !

Psycho-éducatrice de formation, Johanne a par la suite fait une maîtrise en administration. « Ce qui m’attirait à la base, professionnellement, c’était de travailler avec les jeunes en difficulté. » Ainsi, elle a œuvré en santé mentale, en déficience intellectuelle et auprès des personnes âgées en perte d’autonomie.

« Mon parcours s’est fait dans le communautaire. Alors que je travaillais avec un organisme d’hébergement, La Traversée, j’ai connu Le Boulot vers… Je m’en allais acheter des meubles, et quand je suis arrivée à l’atelier, on m’a dit : on va d’abord te faire visiter l’usine. J’ai ainsi découvert cet univers, la mission de l’entreprise. À ce moment-là, j’ai réalisé que j’achetais pas mal plus que des meubles.

« Je travaillais avec des gens aux problématiques lourdes. J’avais devant moi un bel exemple d’organisation où la mission visait vraiment à redonner le goût aux jeunes de réussir, de se faire confiance, une formule parfaite. C’était dans l’action : les jeunes étaient fiers d’eux, réalisaient des choses.

« Je pense que la qualité première du Boulot vers, c’est l’accueil. Le Boulot vers… ouvre sa porte et accueille les jeunes comme ils sont, au niveau où ils sont. Et ça, c’est déjà énorme. Ce qu’on dit à ces jeunes-là, c’est : y’a une place pour toi. On leur donne de l’espoir, la motivation pour poursuivre.

« C’est extraordinaire. L’équipe est valeureuse, la direction, les employés anciens et nouveaux, les générations se côtoient. Ça fait un milieu chaleureux, comme une famille. »

Quand elle parle de recréer un espace familial, Johanne sait de quoi elle parle : « Personnellement, j’ai été chanceuse dans la vie, je le reconnais, j’ai eu une famille extraordinaire, accueillante : quoiqu’il pouvait arriver, mes parents étaient là. Ça m’a aidé beaucoup, dans ma vie. Tu éprouves une sécurité extraordinaire quand tu sais qu’il y a quelqu’un qui va t’aimer sans condition.

« Au conseil, nous avons un mot d’ordre : cap sur la mission ! Parce que cet organisme n’oublie jamais qu’il est une entreprise qui produit dans un contexte précis, particulier : il produit par les jeunes et pour les jeunes. Là réside sa mission, là aussi réside son défi, à la hauteur des valeurs véhiculées par l’organisme, valeurs de respect, de confiance, de réussite et de responsabilisation. À la hauteur de l’accueil que réserve Le Boulot vers aux jeunes aussi. Je peux comprendre que ces jeunes-là sont comme dans le vide. Ça vaut de l’or que Le Boulot vers… puisse les accueillir ! »

[1] ARIHQ : Association des ressources intermédiaires d’hébergement du Québec

 

Le sens du travail

Boulot vers

Mille neuf cent quatre-vingt-trois — 2018 : et voilà qu’elle s’est bouclée, cette 35e année du Boulot vers ! Ce fut tout un événement, toute une célébration : 35 années engagées socialement dans Hochelaga-Maisonneuve, à faire un travail essentiel auprès des jeunes en quête d’une insertion socioprofessionnelle durable.

Vous imaginez bien que cette célébration n’a pu se faire sans rappeler les stagiaires eux-mêmes, qui ont animé l’entreprise, soutenu la production de l’atelier, produit des meubles et accessoires conçus sur la table à dessin de nos formateurs, et ce, tout au long de ces 35 années. Plus de 3 500 stagiaires certifiés Boulot vers !

En janvier 2018 donc, nous avons lancé un appel vibrant à nos « ex », accueillis tout au long de nos 35 ans d’économie sociale. Des plus ancien[ne]s aux plus récent[e]s participant[e]s, ils nous ont répondu « présent[e] » !

Nous en avons rencontré 35, en entrevue individuelle, et ils nous ont généreusement raconté leur histoire, leurs expériences, leurs difficultés, leurs victoires. Nous avons pris la mesure de leurs réalisations et de leurs accomplissements.

Nous l’avons souvent dit, écrit, raconté, dessiné, rappé : Le Boulot vers… allie deux cultures qu’on dit opposées, le milieu des affaires et le monde communautaire. Chez nous, contre toute attente, ces deux cultures se rejoignent et se complètent : le milieu des affaires amène sa structure économique, et le monde communautaire rappelle la mission sociale d’appui aux jeunes en difficulté d’intégration sociale.

Non seulement ensemble, les deux cultures maintiennent le cap, mais encore réunies, elles livrent une leçon de vie : elles révèlent le sens du travail.

À faire le lien entre les meubles qu’on construit en atelier et les gens qui vont les utiliser, on saisit mieux la réalité des centres d’hébergement, des garderies, des maisons d’accueil. On comprend le souci de la qualité d’un meuble qui va durer plusieurs années. On réalise qu’on participe au bien-être des autres dans la société. C’est tout ça, le sens du travail.

Un message simple : « Je contribue aux changements dans la société ! »

Ce livre parle de nos ex-stagiaires. Ce sont leurs mots, leurs émotions, leurs silences que nous vous livrons ici, avec fierté et humilité. Leur expérience est personnelle et unique. Elle a souvent conduit à une fierté palpable, à un sentiment d’accomplissement après un passage cahotique, et à beaucoup de gratitude.

Aujourd’hui, leur message est simple : « Je suis responsable. Je fais ma part. Je contribue aux changements dans la société. »

En cette 36e année du Boulot vers qui commence, c’est à notre tour d’exprimer notre gratitude à nos valeureux stagiaires et à tous ceux et celles, administrateurs, directeurs, employés, intervenants, bailleurs de fonds, commanditaires et donateurs, philanthropes et bénévoles qui constituent la communauté du Boulot vers.

À tous, du fond du cœur, nous disons merci ! Et nous vous souhaitons une bonne et heureuse année 2019 !

 

Johanne Pratte, présidente                           Jeanne Doré, directrice générale

Valoriser le stagiaire dans sa pratique

Robert Mannighan - Boulots vers

Robert Manningham, directeur général, Atelier Habitation Montréal

Robert Manningham, le directeur général d’Atelier habitation Montréal, rappelle que Boulot vers travaille depuis trois décennies avec son organisme. Au départ, cela a été sur un projet de logements sociaux initié en 1984, un an après la création de l’entreprise d’insertion : en effet, cette première maison de chambres créée au Québec a été meublée par Boulot vers.

Robert Manningham rappelle qu’il réfère au Boulot vers lors de soumissions ouvertes. En fin de compte, les promoteurs ainsi rencontrés choisissent selon les critères qu’ils jugent importants, dont les prix : « Dans ce cas, cela fluctue selon les matériaux, les besoins et attentes des clients, la nature des projets, etc. »

Est-ce que la dimension « insertion sociale » a une valeur dans le processus de sollicitation des contrats ? « Boulot vers a une valeur ajoutée dans la communauté, et cela pourrait l’avantager de mieux la faire valoir, en dehors des meubles, des chaises, des tables que l’organisme construit. »

Robert suggère par exemple de mettre le prénom des stagiaires sous les meubles, comme une façon d’indiquer la grande particularité du produit : « cette chaise a été construite et assemblée par Jonathan, Sylvain et Julie, stagiaires au Boulot vers, en 1984. » Une belle façon de valoriser le jeune dans sa pratique du métier d’ébéniste.

Car Robert prend bien la mesure de l’implication des jeunes dans le travail. Et il leur livre un message direct : « Ce que vous faites est important. Les meubles qui se retrouvent dans les logements sociaux vont rendre confortable une maison pour une ou des personnes qui ont décidé de quitter la rue. Vous soutenez la démarche d’une personne qui change sa vie, qui redevient citoyen, citoyenne avec un toit.

Faire partie du changement

« À leur niveau, poursuit Robert, les jeunes stagiaires font partie de ce changement : Boulot vers n’est pas qu’un simple fournisseur, et les jeunes qui y travaillent font partie du cheminement de la personne qui quitte la rue. Ils rendent sa future maison accueillante, familière, confortable.

« Quand quelqu’un part de la rue, c’est comme s’il redevenait citoyen… Il est réconfortant de penser que quand on participe à ça, on ne fait pas que fabriquer des chaises, on s’inscrit dans quelque chose de plus grand.

Se voir plus que simplement fournisseur, mais encore partie prenante d’un processus de réinsertion de « personnes sans domicile » dans la société.

Robert Manningham relève que dans le marché où évolue Le Boulot vers…, la compétition est maintenant forte avec de grandes chaînes internationales de meubles : « Si certains projets font ce choix d’aller vers ce genre d’achat, il faut voir que cela a des conséquences sur l’économie locale, où œuvre l’entreprise d’insertion. Ce n’est pas le même type d’emplois, et ça ne rapporte pas à la société montréalaise et québécoise.

Comme le fait Le Boulot vers…, du moins.

Des visionnaires, tout au long de l’aventure

Louise Harel - Boulot vers

Louise Harel, politicienne et femme publique engagée dans Hochelaga-Maisonneuve

Louise Harel a été députée d’Hochelaga-Maisonneuve pendant 27 ans. Elle a connu Le Boulot vers… dès les débuts de l’entreprise d’économie sociale, en 1983.

Dans l’entrevue qu’elle nous a accordée, elle raconte : « J’ai une grande admiration pour le trio fondateur, Patrice Rodriguez (avec qui j’ai travaillé alors que j’étais ministre du Travail), Élyse Benoît ainsi que Guy Pépin, des visionnaires. Véritables pionniers, ils ont lancé le volet des entreprises à vocation de formation et d’intégration des jeunes à l’emploi. Ce fut la première initiative du genre au Québec, qui a fait des petits. »

« De mon côté, continue Louise Harel, j’appuyais ces projets d’une façon inconditionnelle. Et au delà de cela, le grand privilège que j’ai eu, par la suite, a été de bénéficier de cette source d’inspiration, au moment où, en tant que ministre de l’Emploi, nous avons créé Emploi Québec, en 1997. »

« Cela dit, Le Boulot vers… a été un laboratoire inspirant, et même s’il n’avait pas nécessairement beaucoup d’appui au départ, il faisait une démonstration convaincante que l’entreprise d’insertion générait beaucoup plus de résultats que les programmes d’emplois du gouvernement de l’époque. »

A tous égards, Boulot vers a été un laboratoire qui aura inspiré énormément par la suite. Soutenu par un décret spécifique au Conseil du Trésor, pendant les dix premières années de son existence, l’entreprise d’insertion a par ailleurs, à son démarrage, compté sur la présence du milieu des affaires.

« Boulot vers a vite associé le milieu des affaires, par son président de conseil, Jean-Pierre Chartrand, un autre visionnaire. Avant, il y avait dichotomie entre les deux milieux communautaire et d’affaires, et Boulot vers a ouvert les portes. On a traversé tous les interdits et on a carrément implanté un modèle novateur à tous les égards.

« En fait, c’est là que les gens du milieu d’affaires ont compris que leur appui était nécessaire, dans une société ou tout le monde ne part pas forcément du même pied.

Les jeunes devenus touchants adultes, témoignent

Louise Harel a côtoyé les jeunes qui ont fréquenté Boulot vers. « J’habite le quartier, chaque jour, je les rencontre. Et je suis allée je ne sais plus combien de fois au Boulot vers. » Que dire d’eux, de leur démarche, de leur implication ? « Il faut entendre les témoignages qu’ils font lors des concerts bénéfices annuels, ces anciens stagiaires qui ont parfois maintenant 50 ans, qui ont fait leur vie. Touchants témoignages : les larmes montent aux yeux, à chaque fois ! »

Aux jeunes, Louise Harel, quel message livrer ? « Faites-vous confiance, faites confiance à l’équipe. Venez chercher la confiance qui vous manque, ça pourra vous être utile le reste de votre vie…»

« Boulot vers a eu l’immense privilège de toujours pouvoir compter sur des gestionnaires visionnaires, tout du long de son aventure, depuis le début jusqu’à aujourd’hui. Jeanne, l’actuelle directrice, est l’une de ces entrepreneures sociales qui ont choisi d’investir leur esprit d’entreprise dans le secteur communautaire. Je la salue, elle et son équipe ! ».

Témoins de la diversité humaine

Lise Belisle - Boulot vers

Lise Bélisle, directrice générale, Centre de la petite enfance populaire Saint-Michel CPE

Lise Bélisle est à la tête d’un organisme où elle travaille depuis près de 30 ans. Le Centre de la petite enfance populaire Saint-Michel CPE compte 220 places réparties sur trois installations. C’est l’un des plus gros au Québec et parmi les plus anciens, créé en 1973. On parle d’un budget annuel global de 3,5 M$.

C’est Le Boulot vers… qui a construit le mobilier de la troisième et plus récente installation ouverte en 2017, qui reçoit 80 enfants, animés par une équipe de 15 éducatrices. Pour l’entreprise d’insertion, il s’agit là d’un client important.

« Nos aménagements doivent répondre à des normes de sécurité très élevées, puisque nous travaillons avec des enfants de zéro à 5 ans, une clientèle très vulnérable. Nous avons des inspections régulières, exigeantes », explique Lise.

Faire affaire avec Boulot vers, qu’est-ce que ça représente pour le CPE Saint-Michel ? « D’abord, avant d’aller du côté privé, nous cherchons à encourager le plus possible les entreprises qui ont un impact social. À qualité professionnelle égale, nous nous préoccupons de contribuer à la formation des stagiaires du Boulot vers, qui cherchent à mettre en action leur apprentissage du métier. C’est une question de conscience sociale. Personnellement, je trouve que nos deux entreprises vont bien ensemble.

« J’ai pu voir travailler les stagiaires du Boulot vers. Ils sont fiers de leur production, soucieux de bien faire, minutieux. Il y avait beaucoup d’ajustements de modules à faire. Ils ont travaillé fort à bien répondre à la commande. Leur coordonnateur veillait à la qualité d’ensemble. Ils ont eu à faire preuve de réflexion, d’ingéniosité, prenant les mesures, adaptant, corrigeant. Ils ont super bien fait ça, tenant compte que c’était un gros chantier ! L’architecte et l’entrepreneur avaient été choisis entre autres pour leur ouverture à travailler avec des apprentis-stagiaires, ils ont été très contents.

« Dans le cas du contrat avec Boulot vers, nous avons eu un mobilier très bien fait, un service après vente plus attentionné que celui qu’on aurait eu du privé. Boulot vers a respecté la livraison de son travail dans les délais prescrits. Ce qui n’est pas le cas dans de nombreux projets avec le privé. J’ai une grande satisfaction quant à la qualité globale, comparable à tout ce qui se fait dans le privé ».

Cela dit, « nous sommes très impliqués dans le quartier et nous savons que les jeunes enfants qui passent chez nous vont avoir toutes sortes de parcours, pas habituels, pas nécessairement secondaire, cégep, université… plus longs à se révéler, artistiques, etc. La diversité des expériences est importante. Comme société, nous avons besoin de tout ce beau monde-là !

« Dans les entreprises d’économie sociale, il y a tout un aspect humain à la base: les jeunes qui suivent une formation dans une telle entreprise ne travaillent pas de la même façon, et ils ont une place à part dans une société comme la nôtre. Ils sont très humains, ils ont l’intelligence du cœur. Chez nous, ils sont fiers de ce qu’ils font, attentifs aux enfants. Ils réalisent la valeur de ce qu’ils font comme travail.

« Les jeunes qui se retrouvent au Boulot vers, en insertion en emploi, apprennent à travailler avec leur cœur. Ils témoignent de la grande diversité humaine. Ce genre d’entreprises me parle. Longue vie au Boulot vers ! »

Réaliser la réalité du travail

Serge Blais- Boulot vers

Serge Blais, directeur général, Centre de la Petite Enfance [CPE] Rosemonde,

Serge Blais travaille avec les enfants depuis 1982. Il est devenu directeur du CPE Rosemonde en 1993, et c’est à titre de chargé de projets que, plus tard, il est intervenu dans des dossiers d’aménagement et de construction, en 1993 et en 2012, mandaté pour trouver des fournisseurs et négocier avec eux.

« À l’époque, en 1993, quand il y avait des installations à faire, il nous fallait des gens qui soient capables de répondre à nos attentes et construire selon nos spécifications particulières. C’était nouveau. Nous avions besoin de fournisseurs créatifs et ouverts, qui acceptent de faire des meubles « hors normes » pour les besoins de notre clientèle », ces petites personnes que sont les enfants.

C’est là que s’est fait le maillage avec Le Boulot vers… « Quand on tombe sur une entreprise d’économie sociale qui fait des meubles, c’est un peu dans nos cordes à nous ! C’est une entreprise qui nous ressemble, au sens des valeurs. »

Une fidélité, un suivi, une confiance basée sur le respect et une mission similaire ? Serge s’explique : « On peut faire un parallèle : nous, nous préparons les enfants pour qu’ils soient prêts à apprendre à l’école. Boulot vers reprend les enfants qu’on a échappés, qui ont eu des difficultés à l’école pour toutes sortes de raisons ! Au fond, nous partageons le même objectif : intégrer les personnes dans la société en respectant leurs capacités et leurs besoins. »

Pour mieux se faire une idée, Serge s’est déjà rendu à l’usine : « Quand j’ai visité l’atelier, j’ai vu les jeunes, l’atmosphère de travail, comment ça fonctionnait. Je voyais qu’il y avait chez les formateurs de l’atelier un souci de bien montrer, un respect des jeunes en stage. Je le vois ça aussi quand ils viennent au CPE faire les installations. Ils sont préparés au service à la clientèle. Ils sont encadrés d’une façon attentive : le superviseur ne fait pas le travail à leur place, mais il les soutient et les aide au besoin. Les jeunes sont respectueux, ils apprennent à se comporter face au client. Je l’observe et je l’apprécie. »

Autrement dit, chez un client comme le CPE, on fait en sorte que les stagiaires prennent la mesure de la réalité du marché du travail.

C’est ainsi que l’aventure se poursuit : « Au CPE, à partir du moment où nous avons commencé, nous n’avons jamais cessé. Comme Boulot vers remplit sa mission, tant auprès de nous qu’auprès de ses stagiaires, je renouvelle. » La note qu’accorde le client à l’entreprise d’insertion et à ses stagiaires ? « Très satisfait ! » La confiance règne. « Je ne pourrais pas accepter que les enfants de notre centre évoluent dans une installation de qualité médiocre. Ne serait-ce que pour une question de sécurité ».

C’est un apprentissage d’une grande richesse. Qui donne toute une valeur au stage à Boulot vers, fait remarquer Serge : « Pour un jeune, une ouverture comme celle-là, quand elle se présente dans sa vie, on ne peut pas la rater. Même si ce n’est pas ce qu’on envisage faire, on va profiter de cette chance ! Ça ouvre d’autres portes, en fait. On peut y apprendre plein d’affaires : le travail en équipe, les relations avec les formateurs, le contact avec le client, etc. C’est une expérience absolument enrichissante ! »

Plus qu’un stage, une expérience de vie

François Villemure - Boulot Vers

François Villemure, directeur général, L’Avenue Hébergement communautaire

François Villemure est directeur général de L’Avenue. « C’est une maison d’hébergement communautaire, membre du réseau des Auberges du cœur. On y accueille les jeunes pour un maximum de six mois, on les y accompagne dans leur effort d’insertion. »

C’est un partenaire du Boulot vers. « Pour moi, poursuit François, le projet d’insertion du Boulot vers est très intéressant. On y a conçu une belle façon pour les jeunes d’intégrer le marché du travail. L’intervention au Boulot vers est empreinte des valeurs que nous véhiculons à L’Avenue : responsabilité, engagement, effort.

« Par ailleurs Le Boulot vers… opère dans un secteur d’affaires complémentaire au nôtre. Nous développons des logements sociaux, et rénovons un projet aux deux ou trois ans. Et à chaque fois que nous réaménageons un logement, ce sont des meubles de Boulot vers qu’on installe dans le logement. Pour nous, c’est une condition ! Et on a la fierté de pouvoir dire : on utilise le travail des jeunes pour offrir des logements à d’autres jeunes. Tous nos meubles en bois, commodes, tables de chevet, lits, sont les meubles du Boulot vers !

« On a établi une formule gagnante à l’Avenue, et Le Boulot vers en fait partie. Les meubles sont solides, faciles d’utilisation, c’est apprécié. Autre qualité : on peut retourner les meubles en vue de leur restauration. Sablage, teinture pour tables de chevet, tables de cuisine. Y’a des meubles qu’on a depuis 2006, ils sont encore beaux ! La dépense faite à l’achat est alors ventilée sur une plus longue période de temps ! »

« Les jeunes que nous rencontrons ne l’ont pas eu facile, pour la plupart. Ils ont manifesté une capacité de survie avant de venir frapper à notre porte. Ils ont une capacité de faire les efforts pour se prendre en charge et regarder leur situation. C’est quelque chose qu’on oublie, et qu’au Boulot vers et à L’Avenue, on met de l’avant : les jeunes sont capables de se positionner, capables de prendre les décisions et de faire les efforts pour réussir leur stage, pour améliorer leur situation. »

Avec Le Boulot vers…, il y a une belle cohérence et une complicité. « Ça donne des résultats, ça permet la complémentarité sans compétition ni dédoublement, c’est l’intérêt du jeune qui est mis de l’avant. Pour les jeunes à L’Avenue, grâce à la collaboration entre nos organismes, on est capable d’aller plus loin avec celles et ceux qui ont un stage, on peut créer des opportunités pour que ces jeunes réussissent. »

« Dans le travail que nous faisons, nous offrons un éventail de solutions, avoir un toit, un accompagnement, faire partie d’une communauté, avoir de l’espace pour avancer dans ses projets. Chez les jeunes que nous accueillons, l’apprentissage technique de l’ébénisterie est important, et nous nous soucions d’une façon toute aussi pressante de l’insertion : développer sa confiance en soi au travail, connaître ses capacités.

« Que Boulot vers puisse remonter jusqu’à 35 ans en arrière et toujours parler à ses anciens stagiaires, cela veut dire que les jeunes ont vécu plus qu’un emploi, plus qu’un stage. Cela veut dire qu’ils ont vécu une expérience de vie très significative ! Je félicite Le Boulot vers… pour ses 35 années d’accomplissement, et je leur souhaite encore 35 ans de prospérité, de succès ! »

Le difficile mais profitable travail sur soi

sophie-narbonne Boulot vers

Sophie Narbonne, stagiaire au Boulot vers en 2012

En 2011, Sophie Narbonne a 22 ans : « Je connaissais plusieurs personnes, des ami[e]s, qui avaient fait Boulot vers, et qui m’ont suggéré d’y aller. J’ai passé une entrevue. J’ai été acceptée. » Parfois, c’est aussi simple que cela.

« Du point de vue scolarité, j’avais complété mon secondaire deux, poursuit Sophie. Je vivais chez mes parents. J’avais des petites jobines, mais rien de super sérieux. Je n’avais pas de diplômes pour pratiquer un vrai métier. »

« J’ai fait le programme Bouge vers le boulot offert cette année-là. C’était trois mois de sport et de travail sur soi. Dix heures de sport par semaine. Il y avait un cours portant sur l’estime de soi, dix heures par semaine également. Je faisais le basketball, le soccer, l’entraînement physique et le jogging, beaucoup de jogging. » Sophie rit : « Thierry (l’entraîneur) nous poussait dans nos limites ! On courait souvent à l’extérieur, c’était assez intense ! À la suite de ces activités, j’ai fait le stage de six mois dans l’usine. »

A-t-elle le souvenir que c’était là une bonne approche, pour elle ? « Ça m’a beaucoup aidé ! C’est peut-être le sport qui m’a aidé le plus, ainsi que le stage comme tel et un programme (une thérapie, précise-t-elle plus loin) que j’ai fait en parallèle. » Sophie réfléchit et ajoute : « Tout cela a représenté un travail sur moi qui m’a beaucoup aidé. »

Le travail sur soi : l’expression est lancée. Sophie, sur un ton de confidence, parle de l’effort et de l’inconfort que créait cet aspect de son stage : « On travaillait l’estime de soi. Je me rappelle d’ateliers portant sur la gestion de la colère. Avant, j’étais quelqu’un de très impulsif. J’ai appris à contenir ma colère. Pogner les nerfs, j’ai fait ça, et ça ne m’a servi à rien. »

« Dans mon travail, aujourd’hui, je le reconnais, ça m’est utile. Le simple fait de parler, d’extérioriser, ça me fait du bien. » . Se comprendre. Penser avant de répondre : tourner sa langue sept fois dans sa bouche avant de parler.

Dans ton parcours de travailleuse, qu’est-ce qui a suivi le stage ? « J’ai essayé de trouver du travail. J’ai fait des démarches auprès d’Emploi Québec. Je commençais à être sérieuse grâce à mon stage, et en bout de ligne, j’ai eu le soutien nécessaire du Boulot vers auprès d’Emploi Québec pour finir mon secondaire, puis faire un DEP comme infirmière auxiliaire. » Elle est maintenant à l’emploi du CIUSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal, à temps plein.

Le stage au Boulot vers lui a permis d’acquérir de la confiance. Elle est fière d’avoir appris à terminer les choses : elle a son permis et conduit la voiture. Elle a fait son secondaire 5. Elle a trouvé un emploi et pratique un métier. Elle a eu un enfant, la petite Alissa, il y a un an et quatre mois. « Tout s’est aligné. Ma vie prend une direction. »

En ce moment, elle termine un congé de maladie et avoue avoir hâte de reprendre parce que « ne rien faire, je n’aime pas ça ! » Elle a un message pour l’équipe du Boulot vers : « Merci pour l’aide que vous m’avez apportée dans ma vie ! Encore aujourd’hui, vous continuez à m’aider, exprime-t-elle avec reconnaissance, même si j’ai terminé mon stage il y a longtemps ! C’est spécial, et c’est précieux ! »

Opter pour la sécurité et gagner en confiance

Robert Gangarossa - Boulot vers

Robert Gangarossa, stagiaire au Boulot vers, 1988

Dans l’entrevue qu’il nous accorde, Robert Gangarossa parle avec attention.

C’est qu’il a à cœur de faire le point sur son parcours de vie, en présence. Après tout, il revient sur une expérience vécue il y a trente ans, qui a eu une influence sur sa vie, par la suite. Il est soucieux de bien prendre la mesure de l’impact de tout ça.

Au cœur de son témoignage, il y a la confiance. Celle que l’on a, à la base, et celle qu’on acquiert. La confiance qu’on perd et qui nous plonge dans le doute. La confiance qu’on retrouve et qui nous projette dans l’action et les compromis : comme un ancrage, Robert y revient tout au long de son récit.

Né à Hochelaga-Maisonneuve, d’un père italien et d’une mère québécoise, il est de cette génération de stagiaires qui ont bossé dans l’atelier de la rue Moreau, premier site commercial du Boulot vers. À l’origine, c’est sa sœur qui lui a conseillé d’aller à Boulot vers : « J’étais tanné de mon travail, j’avais des problèmes de caractère. Pas terminé mon secondaire. Ma sœur savait que j’aimais bricoler, elle connaissait mon côté manuel.

« J’ai rencontré alors un conseiller, Michel Gendron, ça m’a aidé à m’ouvrir. Je l’ai bien aimé, il m’a marqué : il savait comment amener les jeunes à s’ouvrir. J’étais bon de mes mains, mais j’avais besoin de confiance : il m’a fait travailler cela. » Dans sa cohorte d’une quinzaine de stagiaires, Robert a vécu de nouvelles expériences au Boulot et obtenu des « papiers », un diplôme, « un peu comme dans une classe d’école. Y’avait aussi la possibilité de faire des cours en dessin technique ».

Après Le Boulot vers…, il a souhaité laisser l’ancien milieu où il travaillait pour aller dans ce qu’il venait d’étudier, en ébénisterie : « J’y ai fait quatre ans. Mais le travail nous amenait à changer trop souvent de projets, et ça m’a rendu nerveux. » La pression est trop grande : il retourne à son ancien travail, pour y évoluer pendant une douzaine d’années. Puis, ce sont les études à nouveau, où il décroche un diplôme d’études professionnelles [DEP] en entretien général d’immeuble. Aujourd’hui, et depuis 15 ans, il est peintre et préposé à l’entretien à l’Office municipal d’habitation de Montréal.

Il se souvient bien de l’époque du Boulot vers. « C’est un bon organisme qui m’a aidé à me découvrir. Ça m’a ouvert une première porte pour que je puisse faire mon cheminement, par après. Aujourd’hui, je peux dire que je suis à ma place. Et je réalise que les expériences qui ont suivi m’ont permis d’y accéder. »

Marié à Isabel, il est propriétaire de sa maison. C’est là qu’il applique son côté manuel d’ailleurs, en confiance dans le milieu familial, sans chercher à vivre la pression du « client avec ses attentes de perfection ! Je me reconnais une bonne dextérité. Je suis content de voir à quel point j’ai cheminé ». Il ajoute que le temps, les années aident à intégrer et à devenir ce qu’on est profondément en soi. « En vieillissant, on gagne en maturité. On comprend mieux le sens de la vie. »

Aux jeunes qui cherchent et se questionnent, il recommande chaleureusement de faire un stage au Boulot vers : « Si on se retrouve là, c’est qu’on aspire à s’ouvrir et à se connaître davantage. On se sent accueilli, accepté. On cherche à utiliser tout son potentiel. C’est quelque chose qui va nous servir toute la vie ! »

Faire un travail qu’on maîtrise bien, quel qu’il soit, c’est opter pour l’autonomie, la confiance en soi et la sécurité matérielle qui en découle, tout en tenant compte de ses capacités réelles à faire face aux pressions du travail.

Incarner le sens du travail

Bernard Pépin - Boulot Vers

Bernard Pépin, citoyen et grand bénévole au Boulot vers

« Cré-moé, cré-moé pas, quand j’ai commencé à travailler, j’avais 10 cennes de l’heure, sur 60 heures, ça faisait six piasses par semaine, 2 piasses à ma mère, 2 piasses pour les billets d’autobus, 2 piasses pour mes dépenses ! »

C’est Bernard Pépin, 96 ans, natif d’Hochelaga-Maisonneuve, qui parle. Un long et fier parcours, une présence communautaire soutenue. Il est profondément attaché au Boulot vers. Et pour cause : depuis 1982, il est une sorte de pionnier de l’employabilité dans le quartier, et ce, même s’il n’utilise pas ce terme dans son langage d’ancien ouvrier de la Shop Angus.

Bernard Pépin a été des fondateurs du Boulot vers, en tant que citoyen bénévole engagé dans la cause des jeunes en recherche de travail. C’est le quatrième complice des trois mousquetaires que furent Patrice, Élyse et Guy (dont il est le père), les fondateurs officiels de l’organisme.

« On trouvait que les jeunes du quartier peinaient à se trouver du travail. Un jour, en 1982, on s’est assis en arrière du Marché Maisonneuve pour en parler. On me reconnaissait l’expérience de vie et de travail, surtout. J’avais 60 ans, je venais tout juste de prendre ma pension au CPR. J’y avais été contremaître dans mes 18 dernières années.

« J’ai vécu une transition remarquable, je lâchais de travailler, et je m’attaquais à un problème majeur dans Hochelaga-Maisonneuve : il y avait beaucoup de chômage, beaucoup de batailles de rues, de vols. »

Par son suivi et son engagement pendant toutes ces 35 dernières années, son souci des jeunes, il incarne le sens du travail : « C’est important de penser à l’avenir, pas juste à l’instant présent. Quand tu finis l’école, faut avoir un idéal. Faut se dire : moi, je vais gagner ma vie, c’est pas mes parents qui vont me nourrir. Faut savoir ce qu’on veut faire. Il faut aussi prendre les bons chemins pour atteindre ce qu’on veut. Plus tard, quand tu prends ta pension, si t’as pas trop d’argent, si t’as pas eu de métier, c’est pas trop bon. »

Redonner au suivant l’a toujours guidé. « J’ai fait ça bénévolement. Parce que je trouvais que moi, j’avais trouvé un idéal, malgré les difficultés que j’ai eues. Au Boulot vers, quand je travaillais avec les jeunes, je leur disais : j’ai pas eu ça, cette chance-là, moi. Vous-autres, vous allez l’avoir ! Dans l’atelier, à la pause, je leur expliquais ce qu’était la vraie vie, l’importance d’avoir du cran, de vouloir aller de l’avant pour fonder un foyer. Je veux pas me vanter, mais j’ai toujours eu du succès avec les jeunes. Je leur racontais la réalité, je leur disais qu’au Boulot vers, ils étaient à la bonne place pour se faire un avenir. »

Homme de devoir et de responsabilisation, il invite sans cesse les jeunes à réaliser la valeur de leur implication personnelle : « il y a plusieurs jeunes qui, après être passés au Boulot vers, ont poursuivi dans la même direction. Tout ce qu’ils ont appris dans l’atelier, ils l’ont mis en pratique là où ils étaient. En ayant respecté les directives de l’atelier, ils sont devenus contremaîtres. Ils se sont dotés d’un bel avenir. »

À la fin, reste le sentiment d’avoir aidé les jeunes travailleurs à préparer leur avenir, à s’armer de patience et de réalisme en vue de gravir les échelons, à accomplir leur mission de vie. « J’en ai rencontré plusieurs après, qui me disaient « Merci beaucoup pour tout ce que vous avez fait pour moi, M. Pépin. Je travaille maintenant, j’ai deux enfants, un bon salaire ». Ils ont développé une fierté, une confiance. »

À son âge, on n’est pas aussi audacieux que plus jeune. « Une chose est certaine : Le Boulot vers… a toujours été une tradition fantastique pour moi, sortir des jeunes de la rue, qui vont nulle part, et faire des hommes avec, c’est quelque chose. Ça réchauffe le cœur, d’avoir accompli ça pour le Seigneur (puis, conscient de son commentaire religieux, il se reprend), et pour d’autres, d’accomplir ça pour les jeunes. »